BorisKrywicki-PhotoJeanLouisWertzDans les années 90, le but premier de la presse est de transmettre un certain enthousiasme envers les jeux vidéos. C’est la raison pour laquelle on ne parle pas de «critique» mais de «test» de jeu vidéo, d’une part, et que l’échelle de notation se fait en pourcentage d’autre part. Il ne s’agit pas d’établir une échelle de valeur précise mais de souligner le plaisir d’un jeu ; il y a déjà eu des cas historiques où un jeu a reçu une note supérieure à 100%. On retrouve aussi un côté potache dans le rédactionnel : on appelle les lecteurs «Kéké», on fait des jeux de mots un peu pourris dans les titres, comme le jeu Rygar devenu «Il a le Rygar qui tue», etc. L’essentiel, dans cette presse dite critique, c’est de célébrer ; c’est pourquoi je l’appelle la critique de célébration.

Avec la légitimation du jeu vidéo au sein de la société, la presse va changer. Aujourd’hui, les gamers ne se sentent plus obligés de s’inscrire dans une communauté via une revue spécialisée, leur passion du jeu vidéo étant comprise et acceptée par la société.

En termes économiques, on observe dans la presse vidéoludique les mêmes fonctionnements que dans la presse standard. La publicité n’étant plus rentable sur internet, deux solutions subsistent pour que les sites survivent. D’une part, il y a des sites comme Jeuxvideo.com qui sont rachetés par Webedia, un groupe qui rachète petit à petit tous les grands portails internet, par exemple AlloCiné ou même les sociétés qui gèrent des youtubers comme Cyprien, Norman fait des vidéos, etc. D’autre part, un site comme Gamekult va fonctionner sur le principe du premium, c’est-à-dire des contenus accessibles uniquement aux abonnés, comme pour Mediapart.

En juillet 2015, Gamekult a publié un article sur le dopage dans l’e-sport, dans son espace premium. Toute personne qui s’intéresse au journalisme d’investigation peut aisément repérer dans cet article le modus operandi et la structure d’un article d’investigation standard. C’est à mon sens symptomatique de l’évolution de la presse vidéoludique : aujourd’hui, les articles autour du jeu vidéo ont pris une toute autre dimension que simplement chroniquer des jeux. Par exemple, la mode est à la vulgarisation de termes complexes : avec l’entrée de Bolloré dans le capital de l’éditeur Ubisoft, un des plus gros au monde (qui édite notamment la saga Assassin’s Creed), plusieurs articles se sont interrogés sur ce qu’est un rachat de société, ce que ça implique, comment cela fonctionne, etc. Il y a cette volonté de transmettre au lectorat, qui par ailleurs a lui aussi beaucoup changé depuis quelques années, un savoir qui dépasse le gaming pur et dur.

Il y a aussi aujourd’hui ce que je nomme la critique réfléchissante, c’est-à-dire une critique très proche de celle du cinéma, où désormais une série de jeux iconiques, devenus des classiques ou unanimement reconnus comme chefs-d’œuvre, servent de mètre étalon pour les autres jeux. On ne critique plus un jeu en tant que tel mais en le comparant à ce qui a été fait avant, que ce soit sur la console ou dans le genre voir les autres jeux de la même licence. Cela débouche sur une troisième forme de critique, la critique avant-gardiste, où il s’agit de mettre en avant des jeux qui sortent des sentiers battus, des normes et de les établir en expérience incontournable.

Ce sont des termes qui viennent d’un triptyque d’articles d’Alain Bergala dans la revue Cinémas dans les années 90. Ce que je tente de démonter, c’est qu’il existe une continuité entre la critique cinématographique et la critique vidéoludique en termes de contrat de lecture entre magazine et lectorat.

Boris Krywicki
Propos recueillis par Bastien Martin

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C’est la note sur 100 qu’a donné le magazine Consoles + au jeu Donkey Kong Country.

Boris Krywicki est assistant au Département des Arts et Sciences de la Communication. Passionné par la critique culturelle, il aime décortiquer les us et coutumes des prescripteurs de jugement. Ses recherches doctorales portent sur cet aspect de la presse vidéoludique. Il est membre du Laboratoire d’Étude sur les Médias et la Médiation de l’ULg (LEMME). Il est par ailleurs journaliste indépendant en reportage de terrain et en critique culturelle pour différents médias.