BjornOlavDozo-PhotoJean-LouisWertzUne des approches du projet que je mène actuellement, qui est fondé sur la sociologie des réseaux que j’avais déjà employée dans ma thèse, est de dépouiller systématiquement toutes les revues, en particulier les ours des revues, de faire la liste de toutes les fonctions occupées par différents agents, pour reprendre la terminologie de Bourdieu, au sein des comités éditoriaux et de rédaction, de mettre tout ça en série dans une base de données et de recréer les réseaux interconnectant ces différents comités de rédaction dans le temps. L’objectif est donc d’observer que tel agent est passé de tel éditeur à tel autre. Deux étudiants jobistes rémunérés ont fait le dépouillement, sachant qu’il y a plus de 100 000 entrées.

Heuristiquement, la question est de savoir s’il y a effectivement une cohésion dans les différents groupes de rédacteurs, auxquels une communauté de lecteurs pourrait être fidèle. Le cas paradigmatique est la rédaction de Canard PC, composée d’anciens de Joystick, qui au moment du rachat de Joystick par le groupe de presse anglais Future, a quitté le magazine pour fonder Canard PC. Idem chez Joypad, qui a fondé Gaming. On retrouve ça aussi dix ans plus tard où une partie de l’équipe rédactrice de Joystick, lors de la faillite de l’éditeur, va se mettre en société pour fonder JV Le Mag. Il y a une forme de modèle possible donc. Une autre hypothèse, c’est la starification de certains critiques. Ce sont des personnes au profil atypique, comme Greg, spécialisé dans les jeux japonais, qui a commencé chez Joypad, a suivi chez Gaming puis a fait des piges pour Gamekult. Il est par ailleurs éditeur de manga.

L’idée est donc de s’intéresser au profil de ces journalistes, à  leurs liens, leurs manières de s’inscrire dans le champ éditorial : se spécialisent-ils complètement ou sont-ils issus d’une autre presse ? Quels sont les profils, les trajectoires et finalement les réseaux de ces journalistes sur une période de 30 ans environ ? Autant de questions soulevées par ma recherche.

Björn-Olav Dozo
Propos recueillis par Bastien Martin

Björn-Olav Dozo est premier logisticien de recherche et maître de conférences à l’Université de Liège, en charge des humanités numériques et des cultures populaires. Après avoir travaillé sur la littérature belge (Mesures de l’écrivain), il poursuit actuellement des recherches sur la presse vidéoludique et sur la bande dessinée, généralement à partir des méthodes de la sociologie de la littérature et des humanités numériques. Le projet s’articule autour de trois axes : une histoire de la presse vidéoludique francophone, une analyse des spécificités de la critique de jeux vidéo et une étude de l’évolution de cette presse avec l’avènement d’internet. Ces trois axes s’intègrent à un projet plus vaste, porté par une équipe du Labex français ICCA, avec lequel il collabore pour cette recherche.